Treme : vers une reconstruction

Publié le Mis à jour le

Nouvelle création de David Simon, Treme est une série qui se place dans la continuité de The Wire, la grande œuvre précédente du même auteur, par l’apprentissage nécessaire d’un rythme de narration à la fois étiré et fluide, la peinture d’un univers fécond et vibrant et par une chorale de protagonistes haut en couleurs.

© HBO

État des lieux
On avait déjà évoqué Treme dans un ancien billet mais, au vu de l’actuelle diffusion de la saison 1 sur France O (en VF hélas), on ne voulait pas manquer l’occasion de reparler de cette grande série. Intéressé par la multiethnicité de la population, David Simon avait déjà pensé à concevoir une fiction autour de La Nouvelle-Orléans. "Si nous avons choisi de commencer trois mois après l’ouragan, c’est précisément parce que c’est à ce moment-là que les caméras des télés sont parties» (cf article Télérama). Dans le quartier de Treme, haut lieu symbolique de la culture afro-américaine et créole , les habitants commencent à reprendre leurs quotidiens en main. Parmi eux : un DJ, une restauratrice, un professeur d’histoire, une avocate, une tenancière de bar… et des musiciens. Des entités différentes mais toutes animées du même désir de laisser parler leur colère pour mieux reconstruire leurs vies.

C’est à travers le regard du personnage d’Albert Lambreaux (Clarke Peters) qu’on prend pleinement conscience de la gravité impressionnante de la situation. Trois mois après avoir quitté le quartier sous sommation militaire, les habitants sont donc amenés à revenir peu à peu dans leur ville. Comme tant d’autres, Albert retourne donc chez lui. La venue d’Albert sur ses anciens lieux de prédilection (familial puis social) témoigne d’une émotion pudique. Le constat est sans appel : nous découvrons des pièces autrefois chaleureuses complètement embourbées par les débris, la terre, la poussière et l’humidité. Des bouts de vie emportés avec l’eau où l’on apprend subtilement que Albert est un populaire chef Indien . En plus de mettre le public au diapason du contexte catastrophique dans lequel se trouve la ville, la communion et l’empathie avec la ville sont immédiates dès le premier épisode.

La série pose alors une question primordiale : outre la gravité exceptionnelle inhérente à l’ouragan, pourquoi un pays aussi puissant que les États-Unis ne met-il pas en œuvre un plan d’action pour sauver ce qui demeure l’une des villes les plus populaires du pays ?Au fil des luttes individuelles qui habitent et animent les personnages, ce sont plusieurs nécessités qui resurgissent, comme le droit au logement ou le droit d’exercer son travail. Faire front du quotidien passe donc par une réappropriation des droits, que ces derniers soient culturels, politiques ou sociaux. En soi, Cray Bernette, professeur d’histoire et de littérature excellemment joué par John Goodman, est l’une des figures symboliques de cette réflexion personnelle qui tendrait à parler au nom d’un groupe : "Our all fucking coast was destroyed and we’re still wainting for somebody to give a good goddam" ("Toute notre putain de côte a été détruite et nous attendons toujours que quelqu’un daigne en foutre").

La musique adoucit les mœurs ?
Dans les rues, les maisons, les bars ou les hôtels… Alors que The Wire se distinguait par une narration atone, vide de tout son soulignant une ambiance ou une émotion, Treme regorge de musique. Une musique qui symbolise l’union sociale d’une communauté qui désire, plus que tout, réaffirmer l’identité forte d’une culture plurielle et populaire à l’aura mondiale. Soulignons l’extraordinaire travail de sélection qu’opère Blake Leyh pour la série : ce compositeur américain déniche avec un éclectisme étonnant des classiques de la Louisiane aussi bien que des titres très peu connus issus des Brass Band.

De cette palette sonore bouillonnante et omniprésente émane une notion d’authenticité, de reconstruction constante. La musique demeure donc un vecteur révélateur entre les artistes (ceux qui "taillent le bœuf") ou entre deux âmes qui trouvent par l’intermédiaire d’une note un équilibre sentimental ou la perspective d’un nouvel avenir. Qu’elle soit synonyme de rencontres ou de rupture, la musique forme même dans Treme un espace narratif clôt sans cesse recyclé : elle est ce fil rouge narratif et sonore qui permet de passer d’un protagoniste à l’autre avec une élégante fluidité tout en les liant entre eux. Ce n’est donc pas un hasard du destin si l’on voit, au début de la saison 1, le DJ Davis McAlary (Steve Zahn) rencontre Janette Desautel (Kim Dickens) en usant de ses connaissances musicales comme moyen de séduction; à la fin de la saison, c’est le personnage d’Annie la violoniste qui viendra habiter chez lui. De même, le tromboniste Antoine Baptiste (Wendell Pierce), amateur de musiques et de belles filles, s’évertue à s’émanciper grâce à la musique. Humainement et professionnellement. C’est, pour lui comme pour d’autres, un art de vivre qui permet de parer à tous ressorts malheureux.

Mais la musique permet également d’exprimer des revendications citoyennes. C’est une affirmation artistique qui dépasse la culture locale et qui revendique à la fois sa présence et sa raison d’être. Pour reprendre ce personnage de nouveau à titre d’exemple, le DJ Davis MacAlary perçoit régulièrement la musique comme outil de contestation. Derrière cette forme artistique de contestation, c’est un espoir infaillible qui sonne aux oreilles du spectateur, et qui souligne l’urgence de préserver la notion de collectivité et des acquis culturels et sociaux.

C’est ce qu’atteste de manière poignante la ballade folk This city, chantée par Steve Earle et concluant la première saison : "This city won’t wash away, this city won’ never drown" : tant que l’on ne se laisse pas submerger, il faut aller de l’avant.

Jeoffroy Vincent

A bon entendeur :

Le site officiel de Treme

Treme (2010, 2 saisons- 3ème en production). Série américaine créée par David Simon et Eric Overmyer. Avec Khandi Alexander, Rob Brown, Kim Dickens, Michel Huisman, Melissa Leo, Lucia Micarelli, Clarke Peters, Wendell Pierce, Steve Zahn.


Saison 1 disponible en DVD et actuellement diffusée sur France O tous les jeudis
.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s