Breaking Bad – Logiques de l’enchaînement

Publié le Mis à jour le

Dimanche dernier, la première partie de la saison 5 de Breaking Bad s’est achevée de manière parfaite. Impossible, donc, de ne pas revenir une fois de plus sur la série de Vince Gilligan qui figurera désormais en bonne place dans le top 5 des meilleures séries de tous les temps. Attention, si vous n’avez pas encore entamé les épisodes, ce billet est miné de spoilers !

Rouages et vertiges

Dans l’épisode Dead Freight, la scène d’ouverture nous montre un jeune garçon chevauchant une motocross dans le désert. Le jeune s’arrête, descend du véhicule et se dirige vers une énorme araignée velue. Jouant avec l’arachnide, le gamin finit par l’isoler dans un bocal en verre. Lorsqu’il repart en direction de sa motocross, ce même gamin sort de son amusement par le signal d’un train qui retentit au loin. Ce signal est celui du train comportant une importante cargaison de méthamphétamine et va être l’objet de toute la suite de l’épisode. On ne reverra ce jeune garçon qu’à la fin, après le succès du braquage ferroviaire par Walter, Jesse et Mike: Todd, nouveau-venu dans l’équipe, s’empressera de tuer le gamin pour qu’il n’y ait aucun témoin. Cette scène, brutale et effrayante, suffit à résumer tout le génie de Vince Gilligan, créateur et producteur exécutif de Breaking Bad. Un génie entièrement dédié à la logique de l’enchaînement, aussi ironique et cruel soit-il.

On devrait le savoir et presque s’en lasser. Mais non. La série de Vince Gilligan continue d’évoluer, de se perfectionner et, toujours, de disserter avec brio autour de la théorie du chaos. La dynamique qu’a enclenché Walter White il y a un an s’est complexifiée, a muté et dérangé tout son entourage. Dimanche dernier, Breaking Bad a terminé la diffusion de la première partie de son ultime saison. Gliding over all (en français dans le texte: "en glissant au-dessus de tous", vers issu de l’ouvrage Leaves of grass de Walt Whitman) synthétise ce que Walter incarne désormais. Quelqu’un qui ne cesse de glisser de crimes en méfaits. Quelqu’un qui se fond dans la masse ordinaire pour devenir un performer  du mensonge. Et qui use de son intelligence pour alimenter la mécanique tragique qu’il a lui-même mis en marche. Simplement parce que le pouvoir l’enivre:

You asked me if we were in the meth business or the money business. Neither, I’m in the empire business.” – Walt à Jesse (Buyout, épisode 6).

C’est désormais un air connu: Walter White n’est plus ce professeur de chimie apeuré devant ses propres élèves. Il est gourmand, impitoyable, doué d’un don expert et glacial pour manipuler les choses et les gens selon son gré. Walt peut tout parce qu’il veut tout. Il est capable d’aimanter (au sens propre) la pièce à conviction susceptible de compromettre son opération. Capable de siffloter joyeusement, l’air de rien, après qu’un gamin ait péri par son entêtement. Capable même de tuer Mike simplement parce que l’ancien homme de main de Gus Fring lui balance ses quatre vérités en pleine face. Capable d’exécuter – de faire exécuter plutôt- les neuf hommes pouvant le relier à son trafic. Celui qui auparavant faisait la liste des "pour" et des "contre" afin de légitimer le meurtre d’un homme ne se pose même plus la question de l’origine première de ses motivations. Walter White ne sait plus qu’une chose: pour accéder au pouvoir, il faut savoir faire le ménage en route. En ce sens, Gilligan ne recule devant aucun des huit épisodes pour faire avancer son protagoniste dans les abysses de l’amoralité. D’un point humain, c’est sordide au possible. D’un point de vue narratif, c’est vertigineux.

Espaces et conséquences

Grands espaces du Nouveau-Mexique sentant bon le western à la Sergio Leone, intimités banales et quotidiennes des banlieues d’Albuquerque, informes et pourtant similaires… Walter le truand excelle au jeu addictif de la conquête en tous milieux. Oubliés le camping-car mobile et le laboratoire-prison de Gus Fring, finis les obligations et les impératifs, Walt entend être la seule voix qui compte. Tout doit rouler selon l’exigence bouillante de ce baron de la drogue, galvanisé par la mégalomanie de ses actes, et maître solitaire d’un bateau à l’issue condamnée d’avance. On l’écoute donc proposer d’habiter un temps les diverses maisonnées d’Albuquerque  afin de les investir subtilement comme terrains de production de méthamphétamine.  Chaque décor n’est qu’un élément de plus, magnifiquement cinématographié, où évolue le jusqu’au-boutisme de Walter/Heisenberg. Mais une telle attitude ne peut garder pareille allure; cette première partie de saison vise donc à resserrer l’étau attendu autour de ce génie du Mal un peu trop brillant.

Que ce soit par le trio de fortune qu’il forme avec Mike et Jesse, ou vis-à-vis de sa femme Skylar -rattrapée par sa conscience apeurée au point d’en souhaiter le retour du cancer de son mari- Walter croit selon une logique propre au profit. Une logique sans limites ni morale telle qu’elle en effrayera Jesse, son acolyte de toujours, au point que le jeune adolescent égaré, et en sempiternel manque de reconnaissance, finira par se retirer. Une logique si effarante qu’elle en devient menaçante : la scène où Walter et lui évoquent la nostalgie du camping-car est à la fois touchante et tendue; Jesse ne manquant pas de dissimuler prudemment un pistolet avant d’ouvrir la porte à un Walter qui a, clairement, franchi une limite qui n’est pas la sienne. Une limite qui finit par sortir enfin Skyler de sa torpeur dépressive pour amener Walter devant la montagne de billets qu’il a accumulé.

Au moment même où le spectateur serait enclin à tout pardonner, Gilligan opère alors un virage référentiel au passé du récit pour ramener Walt devant la réalité de ce qu’a engendré son empire.

Comme le disait Lavoisier "Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme". Le hasard est impartial, il a cela d’universel qu’il ne se permet aucune dette. Cela veut dire que si aujourd’hui Walt trouve encore une solution et s’en satisfait, demain peut changer la donne. C’est un ressort mille fois utilisé en tragédie comme en polar : celui du gangster qui ne peut reculer ni ne peut se caser; quand Walter décide de raccrocher, son destin, insidieusement, le rattrape. En deux plans, Gliding over all nous montre que le cancer de Walt est revenu. Ce qui ressemblerait à une fin de série (ce repas badin où toute la famille semble réunie pour le meilleur) n’est qu’une remise en jeu subtile pour la suite….Et c’est sur un autre type de trône que Hank retombera sur l’exemplaire (fatidique) de Walt Whitman dédicacé par Gale Boetticher. Révélation tardive certes mais, une fois de plus, ironie jubilatoire de l’enchaînement et de la dynamique du sort. On n’a jamais autant souhaité qu’arrive l’été prochain…

Jeoffroy Vincent

A bon entendeur :

Breaking Bad (2008/2013). Saison 5 diffusée sur AMC du 15 juillet au 2 septembre 2012.

Le site officiel de Breaking Bad

Crédit photo : AMC/Ursula Coyote

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