De retour sur HBO pour une troisième et très attendue saison, Boardwalk Empire vient de voir sa deuxième saison éditée. L’occasion de reparler de la série développée par Terence Winter où la Prohibition abrite le cadre principal des basculements historiques et humains. Une série qui a su se bonifier au fil des épisodes.
Dans la besace déjà bien fournie de la chaîne HBO, Boardwalk Empire était annoncée comme l’évènement de l’année 2010. La chaîne, toujours en quête d’un équivalent télévisuel des Soprano, misait gros sur la table : la Prohibition comme décor central, Martin Scorsese derrière la caméra (pour le pilote), Steve Buscemi devant l’objectif. Et Terence Winter, ancienne plume des Soprano, aux commandes du tout afin d’accentuer la parenté avec le chef-d’œuvre de David Chase. Sur le papier, Boardwalk Empire réunit donc tous les ingrédients qui ont fait, et continuent de faire, la réputation d’HBO : casting de luxe, budget conséquent, et une écurie de scénaristes rodés à construire des trames narratives en béton. La première saison, de ce qui entend être une fresque qui côtoie l’Histoire avec l’intime, est assurément une réussite artistique. Il est, en effet, extrêmement facile de se laisser guider par l’élégance léchée de la mise en scène, emportée par la bande-son typiquement swinguante des années folles d’avant la crise de 1929.
Pour autant, nous ne sommes pas non plus dans Deadwood, c’est à dire dans une reconstitution théâtrale et politique qui analyserait en détail l’évolution et les chocs socio-économiques de l’époque. Même si, graduellement, les références affleurent (la montée du Ku Klux Klan, les ligues de vertu, la guerre d’indépendance irlandaise, le développement des autoroutes etc…).Non, Boardwalk Empire c’est d’abord un beau bijou dans lequel brille un casting rutilant.
Sur le ring côté acteurs, le spectateur en a pour son argent. A ma gauche le personnage principal, Nucky Thompson, joué par Steve Buscemi. Longtemps cantonné aux seconds rôles de première classe, Buscemi tire enfin la couverture pour lui tout seul en interprétant un gangster chic et élégant, à la personnalité très éloignée de celle, violente et cruelle, de Tony Soprano. Mélancolique, subtil, drôle puis impitoyable, Thompson est une de ces figures tragiques que l’on aime voir chuter : une âme au bon fond qui, un jour, a fait un pas de biais et qui, depuis, ne plus revenir en arrière. A ma droite, Michael Shannon, grand gaillard au regard de tueur que vous avez peut-être pu voir sur grand écran dans le superbe Take Shelter (si ce n’est pas le cas, lâchez donc quelques euros chez votre meilleur disquaire). Michael Shannon incarne le terrifiant et pathétique Nelson Van Alden, agent policier de la Prohibition, traqueur obsédé et catholique convaincu dont la folie le confinera plus loin qu’il ne le pense. Soient deux performances sur le fil d’un rasoir scintillant où se disputent aussi des personnages à l’excellente trempe (Margaret Schroeder, Jimmy Darmody ou encore le taciturne Richard Harrow…) qui complètent, par touches progressives, un tableau qui se sait être somptueux.
Ce qui n’aurait pu être qu’une simple vitrine exposant la suprématie d’HBO devient ensuite un vaste décor tragique dans lequel les personnages gagnent en profondeur et ambiguïté. Véritables nœuds complexes et captivants, les intrigues, denses, fluides, de la saison 2 s’émancipent du poids de l’Histoire et du temps, privilégient le travail sur les humeurs et les comportements des protagonistes, avec un rare souci du détail narratif. Guerres de territoires, tractations politiques et sociales, confrontations amoureuses et familiales, explorations des tabous, réflexions identitaires… il y a dans cette deuxième saison un épanouissement proprement splendide qui confirme le potentiel dramatique de la série.
Au contraire de Game of Thrones – l’autre série événementielle d’HBO- qui use des mêmes recettes, et parfois de manière tape-à-l’oeil, Boardwalk Empire n’acquiert un certain lyrisme que lorsqu’elle délaisse son côté poseur. Sans doute les scénaristes avaient-ils besoin de temps pour prendre le recul nécessaire face à ce qui aurait pu rapidement n’être qu’un divertissement exemplaire du savoir-faire de la chaîne. Désormais, on ne regarde plus Boardwalk Empire pour sa belle ouvrage cinématographique aux couleurs appliquées ni parce qu’on y croise (entre autres) ces jeunes chiens fous que sont Al Capone ou Lucky Luciano. On regarde Boardwalk Empire pour ce qu’elle dit des hommes et des femmes. Sur leur cruauté, leur violence, leur égoïsme, leurs relations familiales ou leurs mœurs de l’époque.
A l’aube d’une troisième saison qui s’annonce majestueuse, on ne saurait que trop vous recommander d’acquérir les deux premières saisons de ce nouveau bastion des séries qui va, s’il tient sur cette lancée, assurément devenir essentiel.
Jeoffroy Vincent
Boardwalk Empire (2010, USA, toujours en production).
Série télévisée américaine, créée par Terence Winter. Avec Steve Buscemi (Enoch « Nucky » Thompson), Michael Pitt (James « Jimmy » Darmody ), Kelly Macdonald (Margaret Schroeder), Stephen Graham (Al Capone), Michael Shannon (Nelson Van Alden), Vincent Piazza (Charles « Lucky » Luciano), Paz de la Huerta (Lucille « Lucy » Danziger), Shea Whigham (VF : Stéphane Bazin) : Sheriff Elias Thompson, Aleksa Palladino (Angela Darmody), Michael Stuhlbarg (Arnold Rothstein) et Michael K. Williams (Chalky White).
Boardwalk Empire reprend sur HBO à partir du 16 septembre. Saisons 1 et 2 disponibles en DVD ici.
Le site officiel de Boardwalk Empire


