Boss – Fascinant, noir et vénéneux

Citizen Kane

Tom Kane est le maire de Chicago. Orateur au lyrisme simple et conquérant, c’est un être érudit et jamais avare en anecdotes historiques. Une sorte de bonne pâte apparente  vouée corps et âme à sa ville. Comme tout homme politique, il est entouré, conseillé, courtisé, occupé. Méprisé et envié. Toujours en avance sur ses pairs, Tom Kane se meut entre les différents rouages politiques avec une aisance huilée. Experte. Le but pour lui n’est pas de monter dans l’échelle politique mais de garder sa place, de manœuvrer son entourage comme des pièces bien placées, et d’en récolter le fruit le moment venu. Lorsque le récit débute, on lui apprend sans sommation qu’il est atteint de la maladie de Lewy. Une maladie dégénérative qui, à terme, entraine tremblements, incontinences, hallucinations et une perte totale du contrôle de soi. Mais Tom Kane est le maire de Chicago, et il entend bien le rester.

C’est la série que personne (ou presque) ne regarde. Même aux États-Unis où elle connaît une audience plus que confidentielle. Soutenue par Starz, petite chaîne du câble qui la diffuse, Boss demeure assurément l’un des drames les plus forts qui existent actuellement à la télévision. A priori, Boss n’a rien d’une série originale. Une fiction qui prend la politique comme terrain d’action afin d’en raconter les machiavéliques arcanes, ça n’est pas nouveau. Si vous ajoutez des thématiques rebattues dans ce type de récit (la corruption, le vice, le secret, la mégalomanie, la chute) et que, en plus, le personnage principal est mourant d’une maladie dégénérative, il y a de quoi en effet passer son chemin. Pressentir soit le déjà-vu ou l’écœurement prématuré d’un trop plein dramatique et théâtral en grandes pompes.

Pourtant, ce sont précisément toutes ces raisons qui font les grandes qualités de la série créée par Farhad Safinia et dont la remarquable saison 2 se poursuit depuis le 17 août.

La Mort attend…

Parce que Kelsey Grammer. Autrefois grande star de la sitcom outre-Atlantique (Cheers puis Frasier), l’acteur est impérialement dément en Tom Kane ; sa carrure écrasante, son attitude impitoyable et sa mâchoire d’acier nous feraient presque oublier que le type marche déjà seul vers la mort. Salaud de la pire espèce, Tom Kane est une sorte de bête aux abois qui va tout faire pour contrer son inévitable curée. Tour à tour pathétique et effrayant, par sa détermination dévastatrice au point d’en écraser ses proches,  il est assurément l’un des personnages les plus forts et les plus ambigus de ce début du XXIème siècle. Impossible de ne pas songer à la tyrannie dont fait preuve, dans un autre milieu qu’est celui de la presse, le magnat Charles Foster Kane. Une tyrannie alimentée par l’expectative d’une déchéance assurée.

Les intrigues ensuite. Si la dimension théâtrale est entièrement assumée (Farhad Safinia reconnaît que la série est une relecture moderne du Roi Lear de Shakespeare), elle est au service d’une réflexion citoyenne qui, sans être un manifeste, ne tombe pas dans les clichés. L’affaire des tombes mexicaines- trouvées sur le chantier juteux de la construction d’un grand aéroport- associée à celle de la gestion douteuse des déchets structurent la première saison. La saison deux aborde la question du relogement et de la spéculation immobilière. Derrière toute tractation, transaction ou décision, l’argent et le pouvoir se font front. Tout n’est qu’un jeu où celui qui n’anticipe pas le coup de son adversaire est soit évincé soit liquidé. L’histoire n’est, encore une fois, pas nouvelle mais elle reste intemporelle. Et source d’enjeux qui, montrés sur le vif, en sont palpitants.

En délaissant les quelques travers habituels des séries que l’on trouve sur le câble (quand on ne place pas un « fuck » pour le plaisir, on y montre facilement de la fesse), Boss gagne en force. Sa mise en scène – des cadrages resserrés, au plus près des protagonistes, une tonalité glacée, presque hivernale – se débarrasse également des quelques chichis stylistiques qui parsemaient la saison précédente. L’ampleur de son récit (près d’une heure par épisode) se resserre autour d’un engrenage qui mesure et questionne sans égard l’âme humaine. C’est simple : Boss ne fait aucune concession envers ses personnages. Peu d’entre eux, d’ailleurs, sont positifs et tous sont en perpétuelle confrontation. Que ce soit avec leurs égos ou leurs convictions. Morbide et pessimiste, le résultat en devient enfin un vrai drame moderne. Fascinant, noir et vénéneux.

Jeoffroy Vincent

 A bon entendeur

Boss (2011, États-Unis).

Série télévisé américaine créée par Farhad Safinia et diffusée depuis le 21 octobre 2011 sur la chaîne Starz.

Avec Kelsey Grammer : Tom Kane, Connie Nielsen : Meredith Kane, Kathleen Robertson : Kitty O’Neill, Hannah Ware : Emma Kane, Jeff Hephner : Ben Zajac, Francis Guinan : Gouverneur McCall Cullen, Martin Donovan : Ezra Stone, Troy Garity : Sam Miller.

Boss, saison 2 actuellement sur Starz.
Boss, saison 1 diffusée sur Orange Cinéma séries depuis le 15 septembre 2012. Plus d’infos ici 

Le site officiel de Boss

Crédit photo : Starz promo

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