Head over Eels – Eloge d’un phénix oublié

Pas un exemple unique mais presque un cas particulier. Le genre d’artiste qui s’est bonifié une fois les paillettes parsemant son unique et gigantesque tube (Novocaine for the soul ) envoyées loin des feux d’une rampe qui, finalement, n’aime pas trop les dépressifs.

Qui, d’ailleurs, se souvient encore de Eels ? Personne. Ou presque. Sûrement une poignée de fans qui se comptent sur les phalanges d’une main, de ceux qui s’évertuent  à clamer à qui veut l’entendre que Daisies of the Galaxy est l’un des plus beaux disques que la Terre ait jamais porté. Et à raison. Mark Oliver Everett, le type qui se cache derrière le groupe (et la lettre E parce qu’il porte trois prénoms pour lui seul), est un survivant. En peu de temps qu’il n’en faut pour le dire, le bonhomme a tout de même essuyé le décès de son père, celui de sa mère et de sa sœur.

Vous me direz « Et alors ? Ça donne nécessairement de bonnes chansons ? ». Affirmatif. Il y aura toujours des langues émérites qui vous certifieront que Electric Shock Blues, expérimental doigt d’honneur artistique s’il en est, reste l’œuvre majeure de Eels. Précisément parce qu’Everett s’est servi de la musique comme une thérapie cathartique, au moment même il touchait les tréfonds abyssaux de la dépression et que, un à un, ses potes musiciens le laissèrent à son triste sort. Tel un phénix, Everett rassemble seul les cendres de son gigantesque deuil pour produire un album noir et cauchemardesque. Si terriblement et chaotiquement intime qu’il ne pouvait être qu’un four commercial, causant l’incompréhension critique et publique.

Mais de cela, on s’en contrefout. Eels devient le projet d’Everett et d’Everett seul. Soit le projet d’un type qui, justement, se contrefout de pas mal de choses, la première étant de plaire à une audience dont il serait le cœur de cible. Loin des ambitions parfois fumeuses des albums de Radiohead (j’ai dit parfois, calmez-vous les fans) dont on imagine volontiers les séances cérébrales d’enregistrement, E fait désormais ce qu’il veut. Et c’est uniquement par obligation contractuelle qu’il livre avec Daisies of the Galaxy un troisième album pour le label Dreamworks qui reste, à mes yeux, son plus réussi. Parce qu’il synthétise à merveille la formule qui a valu à la formation son succès initial (un pop légère et décomplexée…) et son incompréhension (…essorée par des textes généralement désespérés).

Sans trop me tromper, je crois que E a créé la seule chanson au monde où hurler à la mort vous donne obligatoirement le besoin de sourire à la vie.

Puis Eels a été oublié. Mais vraiment oublié. Oublié d’un circuit au regard rivé sur le hit de demain ainsi que par des critiques visiblement trop occupés à ériger Beck en chef de file d’un rock alternatif, sympathique au demeurant, mais sans aucune réelle saveur. Qu’à cela ne tienne, à l’ombre de la notoriété, E s’est alors laissé pousser la barbe.  A un moment, on s’est même extasié devant sa longueur, en omettant encore que, en plus de son allure de vagabond, le type était toujours capable de bidouiller des disques émo-rock (Souljacker, Shootenanny) bien plus inventifs que n’importe quel disque de (Radiohead ? Aïe ! Mais… aie ! Nom de Dieu, les fans, arrêtez : j’ai mis le point d’interrogation !) Bloc Party, The Libertines, Franz Ferdinand ou n’importe quelle hype du moment. Allez, si, dans le lot on peut ajouter Mercury Rev, Modest Mouse et feu Grant Lee Buffalo. Oh bien sûr tout n’est pas bon à prendre; Eels s’emmêlant parfois les pieds dans les rallonges de ses amplis (Hombre Lobo, End Times). Mais, encore une fois, le type fascine pour sa capacité à vouloir repartir, en faisant fi du passé et feu de tout bois. Sans chercher à paraître moderne mais la guitare fermement agrippée, et tournée vers l’avenir.

Plus que d’avoir démontré que la dépression peut avoir ses vertus inspiratrices, la grande force de Eels est, sans doute, d’avoir réussi à donner de la note jusqu’à en trouver le salut.

Jeoffroy Vincent

A bon entendeur

Le site officiel de Eels

Wonderful, glorious, album studio à paraître dès le 5 février 2013.

Un brin de la discographie à écouter ici

4 thoughts on “Head over Eels – Eloge d’un phénix oublié

  1. Etant un fan absolu de cet artiste, je voulais juste préciser quelques petites choses. En effet, il s’est retiré très vite de la scène médiatique, écœuré par le monde du show business actuel. Mais il n’a pas essuyé à la suite les décès de son père, sa soeur et sa mère. Son père est mort alors qu’il avait 19-20 ans, bien avant qu’il ne se lance dans la musique? Sa soeur s’est suicidé le jour d’après la sortie de Beautiful Freak et Electroshock blues a été composé durant les derniers mois de vie de sa mère, elle est décédée pendant la tournée d’ESB. Mais il est vrai que c’est un artiste extrêmement touchant qui a su exorciser ses démons alors qu’il se trouvait être le dernier survivant de sa famille à à peine 40 ans. Pour ce qui est du succès commercial, je vous trouve un peu dur car, en restant confidentiels, E jouit encore d’une renommée importante auprès des critiques et des mélomanes, mais il reste certes inconnu du grand public bien qu’énormément de ses chansons se retrouvent dans les BO de nombreux films américains ou des émissions télévisées, en particulier M6 qui utilise énormément sa musique. Si je me souviens bien, il a été vendu plus d’exemplaires de "Blinking lights and other revelations" que de Beautiful Freak. Certes la pseudo-trilogie a un peu déçu, elle n’est pas vraiment une trilogie d’ailleurs mais on retrouve néanmoins dans chaque album des pépites. Il est très difficile pour un artiste comme lui sortir des albums à la hauteur de ses 5 premiers albums vu la qualité de ceux-ci. Il est aussi difficile au grand public de suivre un artiste touche à tout tel que lui, qui peut un jour faire du rock bien saturé, et le lendemain une ballade acoustique. Je "travaille" tous les jours à faire connaître et reconnaître cet artiste talentueux et je suis heureux d’avoir converti un certain nombre de personnes, de toute façon, il y aura forcément une chanson qui plaira vu la diversité de sa discographie.
    Musicalement.

    Réponse
    • Bonjour Redge et merci pour votre remarque,

      Concernant les précisions biographiques, vous avez tout à fait raison.
      Concernant son succès, j’ai tendance à continuer de penser qu’Eels reste confidentiel comparé à l’immense barouf que fut, précisément, Novocaine for the soul à l’époque. Alors oui Eels est utilisé à droite à gauche aussi bien dans des séries (United States of Tara est la première et récente fiction qui me vienne à l’esprit) que dans des films (American Beauty, Shrek) mais ma pique allait plus contre cet élan de consensualisme (désolé pour le néologisme) qui a toujours tendance à piocher dans les mêmes noms dès qu’il s’agit de rock alternatif. Ce qui, encore une fois, ne veut rien dire à l’égard de Eels puisque, comme vous le mentionnez si justement, sa force et son talent est de ne jamais se cantonner à un genre.

      Amicalement, Jeoffroy

      Réponse

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