Auteur : Jeoffroy Vincent

Le dernier billet

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TADire que toute cette histoire a commencé lorsque je polluais les boîtes mails de liens musicaux que je pensais (et pense encore) être connus de moi seul. J’informais mes amis (à l’époque, naïf et insouciant que j’étais, je ne connaissais pas l’existence des réseaux sociaux) de l’historique et de mon ressenti qui entourait le morceau choisi. Et puis un jour, un ami m’a demandé « Mais pourquoi tu ne créerais pas un blog ? ». Sans doute dans ce conseil bienvenu se cachait l’envie de ne plus voir sa boîte mail polluée mais, et j’aime à le penser, également l’envie de me voir atteindre mon but. A l’époque, j’étais à l’université et mon plus grand désir était de devenir journaliste. D’être publié et de partager des goûts et des valeurs qui me semblaient justes. Et appréciées. Toujours est-il que les premiers soubresauts numériques de Gammazik ont vu le jour sur la plateforme appelée Musicblog. Bien que l’ergonomie du site ne me seyait guère, j’ai beaucoup écrit sur la musique en y mettant tout mon cœur et une frénésie véritablement juvénile. Au départ le nombre de lecteurs pouvant suivre le blog ne m’intéressait pas particulièrement; parmi l’immensité du web, je pensais (naïvement, toujours) que des internautes viendraient s’égarer sur le site pour y rester un bout de temps. Éternel insatisfait, je me suis ensuite redirigé vers Tumblr avant de me poser, un temps, sur les plateformes du Monde. Pour mieux repartir de plus belle avec une url en .com. Mes crises de nomadisme aigu ont du égarer les quelques fidèles qui suivaient, du mieux qu’ils pouvaient, mes égarements critiques.

Entretenir un blog n’est pas une tâche facile. Demandez à ceux qui en ont un et ils sauront vous répondre en toute honnêteté. Certes, on est libre de pouvoir faire ce que l’on souhaite et de parler de ce que l’on veut. Mais passée la petite fierté égocentrique de voir son nom en caractères gras à la fin d’un article, on écrit surtout pour être lu. Sans cela, le jeu n’en vaut même pas la chandelle. Car se démarquer à l’intérieur du gigantisme numérique revient bien souvent à être l’aiguille qui tente de sortir de la botte de foin. Ca va paraître cliché mais être sincère et honnête – être soi en somme- n’est jamais facile, surtout lorsque vous ne brossez pas dans le sens du poil de la majorité. On peut échouer tout le temps. Mais quelle gratification lorsque cela marche. Si on m’avait dit que le blog arriverait un jour jusque là, je ne l’aurais peut-être pas cru. Au regard d’autres et vénérables ancêtres, c’est certainement infime mais autant fallait-il ce que je n’ai plus vraiment ces temps-ci: l’endurance et l’inspiration pugnace.

Bref, le moment est venu de mettre un point à la ligne. De passer à autre chose. Une chose est certaine, je continuerais à écrire. Où et sous quelles formes ? Un autre blog ? L’avenir me le dira. Plus tard. En attendant, un grand et chaleureux merci à celles et ceux qui ont suivi, de très près ou de très loin, cette jolie aventure sonovisuelle. Merci à vous d’avoir été présents, de m’avoir soutenu, de m’avoir critiqué et félicité pour ce qui restera un joli souvenir. On se reverra. Ou je reviendrais. Un truc du genre… Car comme le dirait mon fictif ami Desmond Hume : See you in another life, brothers.

Jeoffroy

ÉDIT DU  10/04/2014: Dorénavant, je suis .

Un Village Français – Au beau milieu de l’Histoire

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"Le premier qui rira…"

ATTENTION ! Cet article contient quelques mines explosives de spoilers éparpillées.  Si les risques d’explosions sont nuls, certaines révélations minimes peuvent avertir le lecteur d’éventuels détails décisifs.

Précédemment, in A French Village

Juin 1940. Nous sommes dans le petit village (fictif) de Villeneuve situé dans cette magnifique région forestière, montagneuse et –faut-il le dire aussi – très froide qu’est le Jura. Accroché dans les mairies et les écoles, le portrait du maréchal Pétain incarne encore la présence rassurante, symbolique, de ce sauveur de la France qui va permettre au pays de sortir de cette mauvaise passe. Le régime de Vichy, et le partage de la nation en deux zones, demeure toujours une solution potentielle en attendant la Libération. Ceux qui l’attendent sont nombreux. Ce sont des médecins, des ouvriers, des policiers, des postiers, des communistes, des instituteurs, des entrepreneurs, des fermiers. Des écoliers aussi. Et, en attendant la Libération, chacun continue de vivre. De faire des choix ou de refuser d’en faire. Bref Un Village Français, c’est le récit en temps réel de ces hommes et de ces femmes au milieu d’une Grande Histoire qui change la face du monde.

Série manufacturée par France Télévisions, et dont les origines remontent à dix ans, Un Village Français est exemplaire à plus d’un titre. C’est une fiction chorale formidable, à la fois didactique et ambitieuse, divertissante, poignante et pleine de noblesse. Et si par hasard, elle est peut-être un heureux accident de parcours au milieu des programmes [1], elle n’en demeure pas moins la preuve pertinente que l’Hexagone arrive à produire d’excellentes fictions sur des chaines publiques, démentant ainsi l’éternel adage voulant que les anglo-saxons aient pignon sur rue sur le sujet. Pour l’apprécier, il faut passer une première saison visuellement douloureuse et à la réalisation si vieillotte qu’elle donne le sentiment de revenir à ce qui se faisait de pire dans les années 70[2]. Une fois ces six premiers épisodes derrière vous – six épisodes qui, tout de même, ne manquent pas d’intérêt- la série développée par Frédéric Krivine, Philippe Triboit et Emmanuel Daucé embraye à la vitesse supérieure dès sa deuxième saison. Assurément, devant le succès d’audience, le directeur des programmes a bien voulu allouer plus de budget pour s’offrir une série de choix. Du coup la mise en scène s’en ressent : moins d’effets de style inutiles, davantage de plans au corps à corps et surtout, surtout, cette délicieuse sensation de ne pas voir des acteurs détonner au milieu d’un décor qui ne sente pas le renfermé de studio. Et, aussi ironique que la phrase suivante puisse paraître, où tout sonne vrai. On ferait la fine bouche qu’on vous dirait que certains acteurs ont parfois tendance à théâtraliser leur interprétation (Robin Renucci parfois, Marie Kremer souvent). Mais la série impressionne dans sa manière de gagner en puissance, en déployant prodigieusement une narration tentaculaire qui écarte volontairement tout jugement à l’emporte-pièce. En effet, s’il parait aisé, aujourd’hui, de juger de tels évènements, Un Village Français ne cesse de rappeler le caractère complexe de ces personnes prisonnières d’une situation extraordinaire, car confrontées en permanence à une panoplie de dilemmes moraux et de choix épineux. Des choix aux enjeux si lourds que, précisément, vous et moi en serions bien aises de trouver une solution qui soit digne, radicale et sincère. D’où une empathie très forte, rare, entre le spectateur et les Villeneuvois.

L’inspecteur Jean Marchetti (Nicolas Gob) : joli garçon, porte beau, vrai salaud.

Parmi la pléthore de personnages qui coexistent dans la série, certains (comme Marie Germain, Daniel Larcher, Marcel Larcher) portent déjà en eux les germes d’une résistance qui n’est pas forcément héroïque, ni même glorieuse, mais juste et périlleuse. D’autres, à l’instar de Raymond Schwartz, Lucienne ou même d’Hortense Larcher, se révèlent de manière inattendue: l’écriture de leurs comportements et de leurs traits de caractère ne se figent jamais totalement dans le marbre. Elle évolue en permanence. On pourrait également parler de Jules Beriot (magnifique François Loriquet) dont on suspecte dès le départ un virage collaborationniste et qui se révèle non seulement d’une exceptionnelle grandeur d’âme mais également l’un des maillons forts de la Résistance.

Même une ordure aussi abjecte que ne l’est l’inspecteur Marchetti arrivera à avoir un geste de bonté envers ses semblables. Sans jamais sombrer dans la démonstration ou le didactisme, la qualité de l’écriture de la série est telle que, si l’on peut éventuellement lui reprocher une (infime) propension à la dramatisation et au rebondissement [3], il faut saluer l’habileté virtuose des scénaristes à entremêler avec adresse et précision chaque détail de chaque intrigue. Sans perdre en cours de route une once de crédibilité. Qu’un programme en prime time de France 3, l’un des plus éprouvants à regarder qui plus est, parvienne encore à nous surprendre et à nous émouvoir après cinq années d’existence, c’est suffisamment rare pour qu’on en vante un maximum les mérites non ?

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Saison 5 – Un sens au monde

Un sens au monde : tel est le titre du dernier épisode diffusé au début de novembre dernier et qui fait la somme de tous les parcours lors de cette année de 1943, période de transition entre l’instauration du Service de Travail Obligatoire et le début de la défaite allemande. Alors que ci et là, sur Radio Londres et ailleurs, on entend qu’en Algérie la législation de Vichy est abolie et que les Américains préparent le débarquement, la Résistance s’accélère.

Dans une série aussi peuplée que ne l’est déjà Un Village Français, l’apparition de nouveaux personnages pouvait poser une problématique d’équilibre à réajuster mais cette dernière ne chamboule guère l’orchestration générale. Probablement depuis la quatrième saison de The Wire, cela faisait longtemps que l’on n’avait pas vu une série occulter brillamment certains de ses personnages principaux pour que seule l’histoire avance. Cela n’empêche nullement le spectateur de se prendre rapidement d’affection pour ces jeunes réfractaires, devenus maquisards par la force de la situation, et qui entrent dans la Résistance pour pouvoir, en premier lieu, tenter de quoi trouver à manger et pour s’occuper en journée. L’apparition de sang neuf et de cette jeunesse bordée d’enthousiasme apporte à la fois un bol d’humour bienvenu, permettant à la série de respirer entre deux interrogatoires musclés, et prolonge l’allégorie de l’individu qui devient adulte en assumant ses choix. "Sois un homme" dira Marcel à Gustave qui, à deux reprises, choisit justement de ne pas sacrifier ce personnage (décidément fascinant) qu’est Heinrich Müller. Pourtant, et partout, on sent chez beaucoup cette envie d’en découdre, animée par la colère, la rage et l’impuissance. Refuser de tuer, c’est quoi finalement, si ce n’est proposer défendre ses valeurs et l’humanité qui les accompagne d’une autre façon ? Dans une parodie de procès où les détenus doivent décider si le cafard de la cellule doit être exécuté, Marcel Larcher finira par lâcher avec honnêteté: "Robert est-il responsable du fait qu’il est un cafard ? Non, c’est son état naturel. On condamnerait donc un être vivant pour ce qu’il est ?".

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"Tu sais, le maquis, c’est pas vraiment comme je le pensais"

Cette éternelle thématique du choix est brillamment renouvelée à travers la figure jumelle d’Antoine et de Claude, leaders par défaut, frères de coeur et pourtant toujours à deux cheveux de s’opposer. On doit choisir certes, mais on ne le fait pas toujours comme on l’entend. Ni avec qui on l’entend. La situation en 1943 est telle qu’elle incite ces deux jeunes gens à dépasser leurs enjeux personnels qu’ils finiront, ironiquement, par embrasser : Antoine revêtira l’étoffe d’un chef militaire respecté tandis que Claude deviendra, le temps d’un campement, un metteur en scène enthousiaste doublé d’un dramaturge de l’ombre. L’association entre ces deux tempéraments provoque beaucoup de scènes qui argumentent autour de l’une des caractéristiques forte de la série, sur laquelle il y aurait encore beaucoup à ajouter: celle de faire rencontrer deux personnes qui ne se seraient peut-être jamais fréquentées en temps de paix. Que dire de cet improbable couple que forment Marcel Larcher et Philippe Chassagne, si ce n’est qu’il rappelle la citation de Marcel quelques lignes plus haut ? Quelle force que de voir le communiste et le collabo, devenus compagnons d’infortune dans la même cellule, partageant une cigarette puis un dernier fou rire avant le peloton d’exécution. Quelle force. Et pourtant quelle modestie avec laquelle ce couple éphémère, uni dans une scène digne d’Albert Camus, est mis en scène. Et pourtant, à lui seul, il témoigne une fois de plus du fait que c’est l’amour – ce sentiment éternellement indéfinissable, au coeur de l’épicentre dramatique où convergent toutes les intrigues – qui finit par triompher. Face à la bêtise, face à la barbarie. S’il y a bien une leçon à retenir, c’est que c’est bel et bien l’amour qui dicte les choix des uns et des autres. Qui pousse au meilleur comme au pire. Et qui, au final, au milieu du sang et des larmes, prend le dessus en attendant sa revanche. L’histoire de la vie, comme qui dirait…

[1]: "Ils ne comprenaient pas le principe d’une série chorale qui se situe dans la zone grise de l’histoire. Ils ne voyaient que le modèle avec un héros positif, paternaliste, populaire, au comportement plus lisible afin que le téléspectateur puisse s’identifier". Propos d’Emmanuel Daucé dans le hors-série du Monde datant de juin 2013, où l’article consacré à Un Village Français revient sur la genèse quelque peu houleuse de la série, notamment au sujet de sa structure dramatique.
[2] 
Ah, cette omniprésence du zoom pour accentuer le caractère dramatique de certaines scènes. Ce qui, entre nous soit dit, procure plus l’envie de rire que d’être transi d’effroi.
[3]
: Notamment à partir de la saison 4, plus feuilletonesque et jouant davantage avec les codes du cliffhanger, perdant légèrement en subtilité ce qu’elle gagne en sensationnel.

Jeoffroy Vincent

A bon entendeur

L’intégrale des cinq saisons en DVD, disponible depuis le 13 novembre 2013. En vente ici.

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