Take Shelter : à l’abri du quotidien

Une interprétation brillante, une histoire haletante, une mise en scène subtile et captivante… Récompensé par le Grand Prix de Cannes 2011, Take Shelter confirme le talent d’un grand cinéaste (Jeff Nichols) et d’un immense acteur (Michael Shannon). Si vous n’avez qu’un ticket de cinéma à sacrifier ce mois-ci, n’hésitez plus.

Take Shelter © Ad Vitam/ Sony Pictures Classics

État de crise
Curtis LaForche est ouvrier dans le bâtiment. Jeune trentenaire, il travaille dur, aime boire des coups avec les collègues pour décompresser une fois la journée terminée. C’est un mari avenant, un père aimant, soucieux de l’équilibre affectif et économique de sa famille. Un Américain moyen comme il existe tant. Un type normal, à qui il arrive subitement des cauchemars de plus en plus violents. Et dans lesquels une tornade sert de décor récurrent à une fin du monde qui s’annonce.

Il arrive qu’on tombe sur un film d’apparence simple et qui se révèle, à la longue, simplement brillant. Deuxième réalisation de Jeff Nichols, Take Shelter répond à complètement cela. Take Shelter est intense, captivant et poignant. C’est un film d’une rare profondeur qui adopte le point de vue du personnage principal avant d’acquérir progressivement plusieurs niveaux de lectures. Sur un argument vu et revu (les hallucinations de Curtis sont-elles réelles ou le fruit de son imagination ?), le film se présente d’abord comme un drame intimiste et fantastique avant de proposer plusieurs pistes d’explications, sans jamais en laisser une prendre le pas sur l’autre.

Porté par la présence sismique de Michael Shannon, un acteur au physique troublant et  déjà impressionnant dans la série Boardwalk Empire, Take Shelter retrace plus que la naissance d’une psychose. C’est une analyse cinématographique très subtile d’une Amérique en crise et d’un système en fin de course dont le fonctionnement n’a plus de sens.

Regarde les hommes tomber
Contrairement à un cinéaste comme M.Night Shyamalan (Sixième sens, Incassable, Phénomènes), Jeff Nichols ne joue pas la carte du sensationnalisme. Avec un rythme lent, une tension diffuse et une musique étrangement poétique, sa mise en scène tempère l’omniprésence d’une angoisse qui se ressent progressivement, par à-coups. Que ce soit dans le paysage verdoyant de l’Ohio ou à l’intérieur du couple LaForche, Nichols filme avant tout la précarité des choses et des êtres. Il s’interroge sur l’importance de communiquer. De se dire les choses, quitte à s’avouer des secrets douloureux à confesser.

Il n’est donc pas anodin de voir que Hannah, la fille du couple LaForche, est sourde. Par ce biais, Nichols insiste sur la fragilité de ses personnages qui, même dans un contexte a priori heureux, ne sont pas garants d’un éternel bonheur. Ce contexte, pour qu’il perdure, doit se construire quotidiennement contre des obstacles ancrés dans le réel, et qui parleront à chacun (emploi du temps chargé, stress au travail, équilibre financier précaire).

A ce titre, il convient de saluer la performance de Jessica Chastain, splendide en épouse dévouée qui soutient Curtis par amour jusque dans ses moments de doutes les plus violents (en témoigne une mémorable scène dans l’abri dont l’émotion implosive vous arracherait presque des larmes). Car on ne sait si cet abri que Curtis tient tant à rénover servira à protéger les siens de la fameuse tornade ou de sa maladie.

Take Shelter

Puis, à travers le cheminement transversal de Curtis, Nichols regarde son pays selon différents prismes (écologique, économique…). Lorsque des oiseaux morts tombent précipitamment du ciel, est-ce vraiment une hallucination ? Ou l’une des résultantes d’un système dont la logique propre dérègle de plus en plus le climat devant lequel, bien souvent, nous ne sommes que des témoins impuissants ? Petite anecdote à part : il y a à peine un an de cela, l’Arkansas et la Louisiane étaient sujets à une mystérieuse et inquiétante pluie de volatiles décédés (lire ici l’article du Monde) qui évoque très clairement la scène issue du film.

Bienvenue, donc, dans un pays qui ne s’est jamais remis de la crise des subprimes et dans lequel tout écart économique pour les prolétaires est aussi risqué qu’une tempête menaçante sur votre perron. Pour payer ses médicaments censés l’aider à mieux dormir, Curtis doit sortir de sa poche près de 50 dollars. « Quelle est ma part ? » demande-t-il à la pharmacienne. « C’est votre part, répond cette dernière, la mutuelle paye déjà l’autre moitié« . Pour rénover son abri, il contracte un prêt qui met le domicile familial sur une seconde hypothèque. Hannah pourra prétendre à un implant cochléaire seulement parce que Curtis a une bonne mutuelle. Rarement un film de genre n’aura été autant ancré dans le réel.

A l’abri de toute démagogie, Take Shelter privilégie l’ambiguïté et l’émotion. La connexion. Il vous nouera la gorge et le cœur jusqu’à son édifiant dénouement. Un très grand film que vous n’oublierez pas de sitôt.

Jeoffroy Vincent

© photos : Ad Vitam/ Sony Pictures Classics

A bon entendeur :

Take Shelter (2011, 120 min). Film réalisé et écrit par Jeff Nichols. Avec Michael Shannon (Curtis LaForche), Jessica Chastain (Samantha LaForche), Shea Whigham (Dewart), Tova Stewart (Hannah).

Film en salles depuis le 4 janvier 2012.

Le site officiel de Take Shelter

Nota bene : Take Shelter a obtenu le Grand Prix de la semaine internationale de la critique au Festival de Cannes 2011 et non le Grand Prix, décerné au Gamin au vélo réalisé par les frères Dardenne.

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