Shawn Mullins – Flagrant délit de subjectivité

Shawn Mullins at 3rd and Lindsley Nashville

Le problème avec les disques qui ont marqué notre jeunesse, c’est que l’on sait très bien pourquoi on continue de les écouter. Tout comme l’on sait  qu’il est difficile d’être objectif vis-à-vis d’eux. C’est comme ça. D’ailleurs, en général, on ne les écoute plus vraiment. On les connait par coeur. Quand je dis « par coeur », j’entends par là que, à l’instar de tout adolescent qui se respectait à l’époque – comprendre un jeune qui n’avait pas les moyens de lâcher la totalité de son argent de poche chez son disquaire – le peu d’albums que l’on possédait était écouté au moins douze fois par semaine. Voire même douze fois par jour lorsque l’on était en forme. De quoi connaître chaque petit détail notable, à la note près, de toutes les pistes qui habitaient le précieux objet d’un artiste dont on pensait, évidemment, que l’on était le seul à chérir. Dans le cas de Shawn Mullins, cela fut presque vrai. Cela doit l’être encore. Si ce dernier possède aux Etats-Unis un relatif succès d’estime (dont une lointaine nomination aux Grammy sur lequel l’intéressé ne glose guère), son nom n’a pas retenu l’attention des critiques hexagonales. Peut-on les blâmer ? Non, évidemment. Lullaby a beau avoir eu son petit temps de passage en radio, l’autre manière qu’a indirectement obtenu Mullins pour se faire connaître fut l’utilisation de quelques chansons, mainstream la plupart d’entre elles, sur des séries diffusées sur WB (Dawson, Felicity, Everwood). Pas forcément donc, selon le point de vue de nos éminentes plumes journalistiques, la meilleure des manières  pour asseoir une réputation crédible [1].

Si Mullins n’est pas le seul à avoir écopé d’un succès éphémère, il a cependant échappé au titre si paralysant de « l’artiste d’un seul tube »; en comparaison, Joan Osborne a sombré dans les limbes de l’oubli après l’hallucinant triomphe de Relish [2]. Parce que oui, aussi incroyable que cela puisse paraître mes biens chers lecteurs, dans sa discographie assez quelconque (affirmation remplissant le critère du minimum objectif), le Soul’s core de Shawn Mullins est un heureux accident de parcours. Qui mérite amplement d’avoir sa petite place dans votre étagère Benno de chez Ikea. A défaut d’être un compositeur exceptionnel, Mullins possède le sens de la ballade et de la cadence. Même avec une ouverture telle qu’Anchored in you, qui relève presque de la blague sirupeuse, le sentimentalisme un tantinet forcé est sauvé du mauvais goût par cette belle voix grave qui caractérise le chanteur. C’est d’ailleurs ce qui fait qu’on lui pardonne toutes ses fautes, y compris la propension à vouloir l’approbation des grandes ondes avec des titres à la sympathie convenue (Tannin Bed Song, Soul Child ou Shimmer). Mullins n’est jamais meilleur que lorsqu’il délaisse ses apparats de crooner emprisonné dans des productions aux arrangements léchées pour embrasser la tradition des folksingers. Comme celle de se caler sur un bout de chaise, d’enfourcher sa guitare et de raconter des histoires qui se passent dans des coins reculés, que ce soient ceux dans lesquels surgissent des souvenirs (Patrick’s song) ou celles qui ont lieu dans une ferme du Mississippi, perdue derrière un champ de maïs (Ballad of Billy Jo McKay). Le genre typique de chansons qui se révèlent dans une infime intimité, et que l’on écoute en voiture ou sur son canapé, le matin de préférence. Des chansons pour lesquelles l’on se dit que, finalement, même si elles appartiennent au passé, quelque chose en elles nous permet d’avancer vers l’avenir avec plus ou moins de confiance.

Jeoffroy Vincent

A bon entendeur

Soul’s core (Columbia/Sony), disponible depuis le 15 septembre 1998. En écoute ici.
Le site officiel de Shawn Mullins

[1]: Ceci étant dit, ne crachons inutilement dans la soupe: reconnaissons à Dawson et cie d’avoir permis de découvrir, entre deux faux tubes pop ultra produits, des artistes de qualités tels que Mark Kozelek, Whiskeytown ou Colin Hay.
[2]: Disque plus que chouette au demeurant et valant bien plus que pour être la galette abritant le méga tube One of us sur lequel on a tous au moins dansé un slow.

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