Ah, au fait et Le Loup de Wall Street ?

© Metropolitan Filmexport/ Paramount Pictures

ATTENTION ! Cet article ne fait ni l’apologie de la drogue, du détournement de fonds, du lancer de nains ou de la copulation hystérique. En revanche, et si les risques d’explosions sont nuls, il est susceptible de contenir quelques mines explosives de spoilers éparpillées. Dont la fin du film. 

Au fond, c’est un peu la même chose à chaque fois. Sans attendre un retour qui, vraisemblablement, n’arrivera plus, Martin Scorsese a tellement tutoyé la grandeur pour que l’on garde, malgré tous ses faux pas, un respect éternel à son égard. Tout comme on ne peut s’empêcher d’être exigeant vis-à-vis des films qui ont succédé aux Affranchis, au Temps de l’innocence et à Casino. Si tant est que ces dernières années il innovait dans ce qu’il avait à montrer, Scorsese ne racontait guère d’histoires véritablement intéressantes. Il faut dire que l’on a dit énormément survendu Aviator, Les infiltrés, Shutter Island, ou même Hugo Cabret à leurs sorties, en omettant in fine tout leur caractère démonstratif de la mise en scène. Ce n’est pas que ces films fussent mauvais mais, globalement, de la part d’un bonhomme qui avait mis en talent ses tripes et son cœur dans des oeuvres comme Raging Bull, Bertha Boxcar ou même After hours, on était en droit d’attendre… mieux. Par conséquent, plus que sa nouvelle collaboration avec Di Caprio qui déliait une fois de plus les fantasmes cinéphiles des uns et des autres, c’était la perspective d’imaginer Scorsese filmant les courtiers de Wall Street comme les mafieux qu’ils sont qui demeurait prometteuse. Un tel sujet le mettait en phase avec son époque. Alors quoi ? Parce qu’elle est là la vraie question: est-ce que Le Loup de Wall Street est un bon film ? Oui. Probablement, mais ce n’était pas difficile, le meilleur que nous ait livré le réalisateur depuis vingt ans. Est-il réussi pour autant ? Pas tout à fait. Mais ce n’est pas si grave en réalité. Voix off, arrêt sur image, narrateur omniprésent et face caméra, bande son rock… tout est familier dans ces premières minutes. Scorsese s’autocite outrageusement pour mieux laisser ensuite la caméra en mode pilote automatique. Pas besoin d’esbrouffe ou de démonstration de dextérité à grands renforts de plans séquences lorsque ce qui compte finalement, c’est la composition intérieure du plan. De ce que l’on voit. C’est ce qui frappe d’emblée: ce vertige, ce trop plein, cette saturation, cette cadence effrénée. Pendant trois heures, Scorsese prend le parti de rire de ce monde de requins, en réalisant une longue farce bouffonne qui mêle les morceaux de bravoure et les gueules de bois, les fous rires et les instants de gêne. Rarement on aura vu un film américain estampillé grand public aussi bordélique. Aussi investi jusque dans les moindres recoins. Dans ce tourbillon cartoonesque rempli de personnages pathétiques, Di Caprio, d’une élasticité démente, offre une performance physique qui prolonge son virage amorcé dans Django Unchained et confirme qu’il devient enfin la star intéressante qu’on nous promettait. La scène où l’acteur rampe depuis l’escalier jusqu’à sa Ferrari blanche rappellerait presque les prouesses de Jim Carrey dans Fou(s) d’Irène.

Bref. Le Loup de Wall Street est une sorte de remake avoué des Affranchis où Jordan Belfort serait le cousin bling bling d’Henry Hill. Le « J’ai toujours rêvé d’être un courtier » en quelque sorte. A la différence près que si Les Affranchis était un drame lyrique qui comportait des moments de comédie noire, Le Loup de Wall Street est une comédie noire qui contient quelques (rares) parenthèses dramatiques. Comme souvent chez Scorsese, les hommes sont dépeints comme des monstres de vulgarité, des consuméristes brutaux et cyniques dont le sens de la camaraderie est à la fois virile et totalement puérile. Ce sont de parfaits idiots qui couchent avec de parfaites idiotes. Le truc, c’est que si on rit vraiment, et vraiment  souvent, trois heures, c’est long. Beaucoup trop long. Surtout lorsque Scorsese se contente de revisiter un thème qui lui est cher (la grandeur et la décadence) en enfonçant des portes ouvertes à tour de bras. Ce n’est pas qu’une telle durée soit un défi insurmontable mais, autour d’un sujet intemporel plus que d’actualité (la cupidité et l’envie de croquer dedans), se réinventer pour varier les thèmes de son récit était probablement la meilleure des choses à faire. Le problème majeur du film est qu’il ne possède pas vraiment de nuance pour contrebalancer l’accumulation ébouriffante du train de vie obscène et décadent de cette caste d’imbéciles – imbéciles qui en deviennent heureux parce qu’ils ne font qu’exploiter un système qui finit inévitablement par truander tout le monde. Toutefois, Terence Winter est un diable de scénariste: ses scènes où Di Caprio harangue ses employés et fait littéralement le show sont incroyables. Le film rate de peu la satire prodigieuse qu’il aurait pu être et dont les prémisses forment une sorte d’énorme parenthèse. La première est la scène où Matthew McConaughey, au début de l’histoire, expose la logique iconoclaste du système financier au jeune bleu qu’est Jordan. Son exposé est savoureux. Magistral et insolent. La deuxième et dernière parenthèse arrive trop tard. A la fin, au moment où Jordan a fini de purger sa peine de prison et qu’il se reconvertit en coach public de la finance. Le tout dernier plan du film montre une assemblée de quidams attentifs, en attente de devenir le nouveau Jordan Belfort. En un seul plan, Scorsese finit par se positionner et offre un vrai point de vue. Celui d’une peuplade d’inconnus, d’idiots et de naïfs, qui n’ont pas encore compris que ce que vend en réalité le rêve américain est un immense doigt d’honneur.

Jeoffroy Vincent

A bon entendeur

Le Loup de Wall Street (The Wolf of Wall Street, 2013, 179 minutes, USA). Réalisé par Martin Scorsese. Scénario: Terence Winter, d’après les mémoires The Wolf of Wall Street de Jordan Belfort. Avec Leonardo DiCaprioJonah HillMargot RobbieKyle ChandlerRob ReinerJon BernthalJon Favreau et Jean Dujardin.

Décors : Kristi Zea. Costumes : Sandy Powell. Montage : Thelma Schoonmaker. Musique : Howard Shore. Production : Riza Aziz, Leonardo DiCaprio, Joey McFarland et Martin Scorsese. Production déléguée : Alexandra Milchan et Irwin Winkler. Sociétés de production : Appian Way, EMJAG Productions, Sikelia Productions et Red Granite Pictures. Société de distribution : Paramount Pictures.

En salles depuis le 25 décembre 2013.

 

Publicités

Un commentaire sur “Ah, au fait et Le Loup de Wall Street ?

Ajouter un commentaire

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :